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Doit-on (encore) défendre la psychanalyse ?

Il y a quelques semaines, je partageais une vidéo de Mardi Noir, Alias Emmanuelle Laurent. Elle avait pour élément central les propos de Sophie Robert et autres critiques de la psychanalyse. 

 

Je souhaitais ajouter quelques réflexions personnelles à la question de la défense de la psychanalyse.

 

Peut-on (encore) défendre la psychanalyse ?  

 

La question se veut provocante et c'est à dessein. Il s'agit d'un questionnement que je m'adresse et par cet écrit que j'adresse à tous ceux qui ont quelque chose à dire de cette discipline. Mon idée est de tenter de défendre la psychanalyse sans pour autant lui donner toujours raison. 

 

Depuis, le début, Freud en atteste dans ces écrits, la psychanalyse est l'objet de critiques féroces. A l'époque de Freud, le procès attenté à la psychanalyse est assez proche, je crois de celui d'aujourd'hui. Deux aspects essentiels font l'objet d'un conflit : la question du sexuel, l'aspect scientifique de l'approche psychanalytique. 

A l'époque de Freud et de ses disciples et critiques parfois, la question de la sexualité est entourée de nombreux tabous. La psychanalyse, et les travaux de Freud en témoignent, pose l'hypothèse d'une vie sexuelle infantile et d'une causalité sexuelle des pathologies. 

Freud évoluera beaucoup dans ces travaux à ce sujet, mais il marque ici, une véritable "crime symbolique". Il expose clairement la question du sexuel comme élément essentiel de la vie psychique. Il me semble, qu'il y a, et c'est encore le cas aujourd'hui, une confusion originelle sur ce sexuel tant décrié (et tant déformé). Car le sexuel, cette force libidinale est une pulsion de vie, adossé à des besoins, des demandes, mais passons...

 

Sur la question de la scientificité de la psychanalyse Freud doit composer également avec ses collègues neurologues qui, déjà à cette époque, n'ont qu'une lecture organiciste de la pathologie mentale. 

Les critiques sont focalisées, dans une Autriche du 19 ème, 20 ème sur ces questions et sur tant d'autres que nous ne pourrions en faire état ici.

Pour autant, les découvertes de Freud sont essentielles, l'inconscient et sa formation, le sens du symptôme, les mécanismes du rêve... Avec Freud c'est tout un paradigme au sujet de la maladie mentale qui est modifié et qui s'en trouve humanisé. 

 

Bien entendu, il serait faux de dire que le travail du père de la psychanalyse est dépourvu d'erreur. Mais enfin, il s'agit des balbutiements d'une "science" et Freud le reconnait lui-même tout au long de son oeuvre. Enfin, il est important de remettre en perspective les découvertes de Freud. Nous sommes au tout début du 20 ème et les élaborations qui sont réalisées par les psychanalystes, car n'omettons pas Jung, Ferenczi, Klein..., s'inscrivent dans une société donnée, véhiculant une certaine vision moraliste. Il ne peut être fait critique d'une science sans la prendre dans son contexte historique. Justement, si les élaborations Freudiennes gardent encore aujourd'hui tout leur sens, faut-il encore prendre en compte les transformations sociales, familiales, politiques...Un élément essentiel de ce contexte se trouve dans la lente mais nécessaire transformation de la situation des femmes. 

 

Le travail de Lacan, dans sa relecture de Freud va reconfigurer la théorie psychanalytique. Lacan et ses continuateurs n'auront de cesse d'approfondir le travail d'explicitation de la psychanalyse. Cette démarche dont l'acmé se trouvera déployée dans la topologie Lacanienne donne à voir une psychanalyse complexe adossée à d'autres disciplines dans un contexte de centralité du langage. Avec Lacan, l'inconscient est structuré comme un langage et les signifiants sont dans la continuité de la linguistique structuraliste Saussurienne les objets précieux de l'analyse.

Au temps de Lacan, la psychanalyse fait force de loi, ce qui fera dire à Michel Foucault qu'elle est un organe du pouvoir. En effet, la discipline est peu contestée, ou pour le moins de manière plus académique. Le travail critique de Deleuze et Guattari en est un excellent exemple.

 

L'enseignement de Lacan sera source de débats également notamment, nous en parlions, sur le sujet de la femme. Restera gravée à jamais cet aphorisme soustrait de son contexte "la femme n'existe pas". Alors que le mouvement féministe prend toute son ampleur, le sujet sensible de la condition de la femme est traversé par cette figure d'une femme incomplète toujours à la recherche de ce qui lui manque. Tantôt mère, tantôt objet de désir, cette femme changeante ne pourrait être ou avoir ce fameux phallus tout entier réservé à la société phallo-centrée des hommes.

 

Pour être honnête, la psychanalyse à sa période la plus fructueuse, notamment en France dans les années Lacan, n'est pas très ouverte à la critique. Il y a controverse, certes, mais elles se règlent par des schismes qui fracturent les sociétés savantes des psychanalystes. Aujourd'hui il est difficile de faire le compte de ces sociétés qui croissent sur elles-mêmes sans réellement se croiser sur la scène du débat. Alors que localement, la psychanalyse tente de se réinventer, la conflictualité nécessaire à toute progression ne s'opère pas avec d'autres disciplines ou d'autres visions épistémologiques. 

 

Depuis les années Lacan, la psychanalyse ne cesse de s'étioler. Les approches comportementalistes, cognitivistes et autres prennent en puissance s'étayant sur une scientificité reconnue par des organes publics. Nous avons tous en tête les recommandations de l'HAS au sujet de l'autisme. Plus loin encore, la psychanalyse, autrefois très intégrée à la psychiatrie dans son abord de la psychopathologie ne fait plus recette. Le mouvements entamés par Tosquelles puis Oury et bien d'autres ne réussira pas a  transformer profondément la psychiatrie. Pourtant la psychothérapie institutionnelle avait et a encore de belles inventions à apporter au soin psychique et aux institutions. 

Autre échec, celui de la transmission et notamment de l'enseignement universitaire. Là encore, la psychanalyse s'est trouvée reléguée par des approches jugées plus scientifiques dans la formation des cliniciens, laissant la place pour la psychanalyse à des officines privées de formation dont le sérieux est à interroger. 

 

Une question qui pourrait se poser comme le fait dans un article du Monde du 7 février, Elisabeth Roudinesco ; les psychanalystes ont-ils une responsabilité dans cet état de fait ? L'historienne se montre très affirmative sur le sujet.

Qu'en est-il de la critique formulée aujourd'hui à la psychanalyse ? 

 

Des dizaines d'oeuvres ont permis à ces critiques de s'exprimer sur le sujet. Parmi les plus célèbres, "le livre noir de la psychanalyse" de Didier Pleux, Jean Cottraux et Mikkel Borch-Jacobsen et le "crépuscule des idoles" de Michel Onfray. Ces livres ont agité le milieu psychanalytique en plus des attaques répétées de l'HAS, de divers comités scientifiques et instances représentatives de patients, notamment des autistes. Sophie Robert avait d'ailleurs reprise le flambeau de ces associations de défense de l'autisme dans son film "le mur" qui avait fait grand bruit sur la scène médiatique et judiciaire. Aujourd'hui, la psychanalyse est l'objet d'une critique poussée à l'extrême et sur les réseaux sociaux, il n'est pas rare de voir apparaitre de véritables collectifs de "haters" dont le but est de démonter toute élaboration clinique ou théorique partant de la psychanalyse.

 

En ce moment, Sophie Robert sort un autre film au titre édifiant "le phallus et le néant" qui fait l'objet d'une couverture média significative et qui ouvre la porte à des discussions très épidermiques parmi les psychanalystes. 

 

Je vous propose une petite mise en perspective issue du journal de la santé du 10 janvier 2019 : 

Alors que conclure sur la responsabilité de la psychanalyse dans une telle démonstration ? 

 

Avant de répondre à cette question, il semble important d'indiquer que la bande annonce, mais on imagine que le film sera à l'avenant, est une production réalisée à partir de dizaines d'heures d'entretien et que seuls les "morceaux choisis" nous sont montrés. Il est tout à fait légitime de se questionner sur l'objectif de Sophie Robert dont le procédé de montage est plutôt partisan. Mais il était naïf d'attendre autre chose de l'auteur dont les motivations, à priori féministes, visent en fait certaines théorisations psychanalytiques (comme si le sexisme était la propriété de la psychanalyse).

 

Pour revenir à notre question, qu'est ce que cela dit, selon nous, de la psychanalyse aujourd'hui : 

 

- De la psychanalyse pas grand chose, soyons en certains. De certains psychanalystes c'est évident.

- La psychanalyse n'est pas une entité structurée sur une vision dogmatique ou assujétie à un maitre (enfin, elle ne le devrait pas).

- Pour autant elle l'est pour ces quelques psychanalystes qui assènent des aphorismes dont le sens peut être au mieux risible, au pire choquant pour l'auditeur profane. 

- Ces aphorismes assénés aux questions de Sophie Robert sont dépouillés de leur élaborations théoriques, donc vidés de leur sens.

- De plus, ils ne s'appuient pas sur une clinique mais sur une vision tout à fait dogmatique du sujet.

- Présenté de cette façon, ils démontrent une certaine vision des personnes, ici des femmes, qui est généralisante et plutôt fantaisiste.

- De plus, comme dans toutes corporations, il existe des positions qui sont d'une part déconnectée de la réalité des personnes et d'autres part qui révèlent une vision rétrograde. 

- Il serait naïf de penser que parmi les psychanalystes, il n'y ait pas de personnes (hommes et femmes) considérant la femme comme une moitié d'homme, ou encore que l'homosexualité et d'une manière plus générale les préoccupations LGBT sont de l'ordre de la psychopathologie.

 

Bref, la psychanalyse c'est une chose, les psychanalystes en est une autre. Comme toute discipline humaine à destination des humains, il y a des personnes qui ont dévoyé une démarche dont la pertinence clinique se démontre toujours encore. Je pourrai tout à fait étendre cela à toutes les disciplines cliniques dés lors qu'elle sont réalisées par des humains. La différence, se situe peut-être dans l'analyse qui produit du sens sur nos propres complexes, angoisses et projections.

Pour autant, il serait souhaitable que la psychanalyse produise son auto-critique. On est jamais mieux servi que par soi-même.

 

Sophie Robert tente de décrédibiliser la psychanalyse à partir d'un dogmatisme de certains d'entre-eux. Le procédé est tout à fait discutable, mais atteste d'une mode, d'un discours abscons qui fait recette. Il évoque également, à mon sens, une absence d'élaboration qui fait que ces psychanalystes parlent sans pour autant dire quelque chose.

 

Dans la réalité clinique, la majorité des cliniciens psychanalystes réalisent un travail énorme de production de savoir et de soutien à des milliers de sujets. C'est cette psychanalyse invisible qu'il faut mettre en avant, celle de la relation thérapeutique, clinique, de l'élaboration quotidienne. Celle qui agit dans les hôpitaux, dans les institutions, auprès des personnes et des entourages en souffrance. Cette psychanalyse du sujet humain, mais aussi du groupe, de l'organisation du travail, cette psychanalyse intégrée dans la sociologie clinique...dont les soubassements théoriques sont loins de ce que donnent à voir les propos dans la vidéo ci-dessus.

 

Enfin pour décaler le regard sur cette critique, intéressons nous en quelques mots sur les problématiques de la psychiatrie. Que disent les soignants ? Le psychiatre Mathieu Bellashen l'évoquait il y a quelques jours sur le plateau de 28 minutes d'Arte. Qu'est ce qui soigne ? C'est la relation, le lien, c'est l'espace disponible pour qu'un sujet puisse parler et être écouté. Un lieu où déposer sa souffrance ou sa vision singulière du monde. Aujourd'hui la psychiatrie est en souffrance, car elle ne bénéficie plus de ce temps de soin où la parole prend une place centrale.

 

C'est finalement là où la psychanalyse comme éthique du sujet, éthique de la parole, peut prendre toute sa place, bien plus que les aphorismes Lacanien ou les théorisations Freudienne. Même si ces dernières sont d'un certain intérêt pour le praticien. 

 

Pour conclure, ce qui est plus important que les critiques de Sophie Robert ou des autres, c'est ce retour essentiel de la parole et du sujet au centre du soin. Lorsqu'une personne est dépouillée de la parole, la violence n'est pas loin, l'objectivation non plus. Si nous vivons dans un monde d'objets, nous devons nous battre pour rester des sujets, doués d'une parole singulière ou alors nous aurons perdu notre humanité.

 

Pour cette ultime raison, nous devons encore et toujours, mais loin des postures dogmatiques, défendre la psychanalyse.

 

 

Renaud Lebarbier

Psychologue- Clinicien du travail- Psychanalyste.

Vernon 27200.

 

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Commentaires: 5
  • #1

    Jean louis Mathieu (mardi, 12 février 2019 07:36)

    Merci pour votre écrit, il remet à sa juste place la psychanalyse et les psychanalystes, j’en suis un, seul dans mon cabinet, j’ecoute la souffrance de mes frères humains, je me sens tellement loin de ces querelles stériles.
    Je pense que tout doucement, la psychanalyse meurt de sa propre glose, hélas.

  • #2

    Denis Cadamuro (mardi, 12 février 2019 12:38)

    Je ne suis pas du tout de votre domaine. Je regarde juste depuis quelque temps ce qu'est la psy-sphère et ce qu'elle fait, en particulier dans la francophonie. Votre texte m'attire car au-delà de sa grande qualité d'écriture et de la théorie (que je ne connais pas) vous pointez des "notions" qui m'intriguent : dogmes, femmes, féminisme, psychiatrie, etc. Je vais essayer de regarder la vidéo que vous mettez en lien mais je suis prudent... Le féminisme a ouvert la boîte de pandore, les gens du "système" sont malins et utilisent tous les savoirs, toutes les tactiques, toutes les armes pour servir leur plan. Une femme à la tête de la CIA, des femmes ministres de la défense, des psychologues, des expertes de la surdouance (sujet que j'étudie beaucoup), des enseignantes, des mamans, des pédopsychiatres qui administrent des Méthylphénidates à des petits garçons (TDA/H), etcetera...
    Ils ont réussi à promouvoir de dangereuses personnalités, c'est un fait. Je focalise sur ces diablesses et je serais curieux de connaître les statistiques sur les femmes psychanalystes; Y en a t-il au fait ?
    Votre confrère Mathieu, vous, Saverio Tomasella (un des seuls qui ose parler de K. Dabrowski) êtes ceux qui faîtes du bien à des types comme moi, juste par quelques phrases. Peu importe le titre, la fonction, l'étiquette, le diplôme, le domaine, dans cette société castique, et caustique, les Hommes doivent continuer à exister et à faire entendre leurs voix ! Vous le faîtes et c'est Bien !
    Qui Ose Gagne

  • #3

    Renaud Lebarbier (mardi, 12 février 2019 13:06)

    Cher Jean-Louis,

    Etant dans la même situation que vous, j'adhère malheureusement à votre analyse. La psychanalyse se fait et produit des effets cliniques, c'est ce qui me parait le plus important, le reste, c'est de la littérature...Merci pour votre commentaire.

    Renaud Lebarbier

  • #4

    Renaud Lebarbier (mardi, 12 février 2019 13:14)

    Denis,

    Merci pour votre commentaire. Concernant les statistique sur les femmes psychanalystes, je n'en possède pas, mais je puis dire que les métiers du "psy" sont essentiellement féminins. La question du féminisme reste affaire de société et il est complexe d'en faire une théorie ici. Vous avez raison, il est important de faire entendre sa voix mais aussi celle des autres, de ceux qui souffrent et qui méritent un soin à la hauteur de l'humanité que l'on doit porter à nos frères et soeurs humains.
    Renaud Lebarbier

  • #5

    bressy (jeudi, 14 février 2019 11:20)

    Je serais intéressée que vous ne passiez pas là dessus :)) "Car le sexuel, cette force libidinale est une pulsion de vie, adossé à des besoins, des demandes, mais passons..." cela m'intéresse de vous lire en ce sens, merci